Chapitre II

Ou : Lorsqu’un (futur) super-vilain passe à l’action, pour le meilleur et pour le pire.

Ca y était. Abélard était à la banque. Et, comme dans toute banque qui se respecte, il faisait la queue. Comme prévu, il allait retirer tout son argent en liquide, acheter un pistolet et entamer sa brillante carrière de super-vilain. Il frétillait à la seule idée de se rapprocher de son but. Enfin, l’heure de la vengeance sonnait. Il allait leur montrer qu’ils n’auraient jamais dû se moquer de lui. Il commencerait par torturer cruellement ses collègues qui le rabrouaient sans cesse. Il leur ferait arracher les ongles, découper la peau à la lame de rasoir et remplacerait leurs yeux par du gros sel.

-          Oh, Quasimodo, t’attends que les cloches sonnent huit heures ? Avance un peu, tu veux.

Abélard tourna la tête vers l’homme qui le suivait, déterminé pour la première fois à ne pas se laisser faire. Enfin, si on veut. Parce que le gaillard en question tenait du catcheur bodybuildé et dépassait n’importe quel quidam normalement constitué de deux bonnes têtes. Sans un mot, Abélard progressa des quelques pas qui s’étaient libérés devant lui alors qu’il laissait son esprit anticiper la suite de son entreprise. S’il recroisait cet homme un jour… Ah, qu’il serait bon de l’emprisonner et de le faire souffrir, de lui découper les tendons et de lui faire manger ses propres muscles cuits à point, agrémentés d’une petite pointe d’estragon et de basilic.

Tout à ses pensées, Abélard n’avait pas remarqué le groupe qui venait de rentrer dans le bâtiment et dépassait à présent toute la queue pour arriver au guichet. Ce fut le cri de l’employée, sans doute fort contrariée de se retrouver face au canon d’un Beretta, qui l’avertit de la tournure que prenaient les évènements. Les hommes étaient cagoulés, bien sûr. L’un d’eux, d’une voix rude et tonique, prit la parole à l’attention des clients qui, surpris de la vitesse et de la précision de l’envahisseur, peinaient un peu à comprendre ce qu’il se passait.

-          Mesdames, messieurs, votre banque est actuellement l’objet d’un hold-up. La situation devrait se régulariser d’ici quelques minutes. Les membres de l’Ultime Fable  vous prient de les excuser pour la gêne et le retard occasionnés et vous souhaitent une bonne journée.

-          Seph’, si tu pouvais la boucler et nous aider à ramasser le butin, ce serait une bonne chose. On n’est pas là pour plaisanter ou se faire de la pub.

Légèrement vexé, le curieusement dénommé « Seph’ » rembrunit le ton de sa voix pour répondre à son collègue.

-          Je ne faisais qu’aider ces messieurs-dames à saisir pleinement la situation, voilà tout.

-          Et tu penses qu’on a le temps pour ça, peut-être ?

-          Mais regarde-les, ces loques vivantes qui nous fixent avec des yeux bovins, tellement enfoncés dans la mouise de leur existence fade et moutonnesque qu’ils en perdent tout ce qui fait l’essence de la vie, l’intérêt même d’être sur cette terre. Houhou les toutous, secouez-vous ! Arrêtez la télé et la presse people et bougez un peu vos fesses ramollies des chaises de bureau et de caissières qui vous servent de morne quotidien, nom de Dieu ! La vie est faite pour…

-          Tes tirades, tu les feras quand on sera rentrés, coupa sèchement un autre de ses camarades. Ou plutôt une autre, car sa voix la classait sans aucun doute possible dans la seconde catégorie  la plus digne de respect en ce monde, celle des femmes[1].

Toujours est-il que l’injonction fit son effet. Le bavard bandit coupa court et se plaça sans mot dire dans un coin de la pièce, surveillant le bon déroulement des opérations. Quatre de ses compagnons restèrent avec lui afin de dissuader employés et chalands de tenter toute action néfaste à l’accomplissement du braquage, tandis que les quatre autres s’engouffraient dans l’arrière du bâtiment. Bien évidemment, le personnel de sécurité n’esquissait pas le moindre geste, l’instinct de survie ayant tout naturellement pris le dessus sur leur sens du devoir. Il en était de même pour la clientèle qui, toute abêtie et inférieure qu’elle puisse être aux yeux du braqueur philosophe, avait rapidement saisi que s’allonger au sol et poser les mains sur la tête aurait pour conséquence probable de maintenir leur espérance de vie à un niveau acceptable, si ce n’est intact.

Cet état de fait se prolongea ainsi plusieurs minutes. Et où était Abélard Ronchin, pendant ce temps ? A la fois à plat ventre, comme tout le monde, et sur un petit nuage, ce qui était déjà moins le cas de ses co-braqués. Notre apprenti vilain s’extasiait de l’opportunité que le Ciel lui envoyait si généreusement. Il lui suffirait de passer son masque et ses lunettes et de prêter main forte aux malfaiteurs pour s’attirer leur reconnaissance et entamer sa carrière. Pas besoin de vider son compte, ce qui de toute façon ne serait plus possible après le hold-up. Inutile également de se fatiguer à voler un épicier ou à rançonner un riche touriste. Son aventure connaissait un départ prématuré, hic et nunc. Fébrilement, Abélard commença à fouiller dans son sac à dos, jetant ici et là des regards sur les autres personnes qui pâtissaient de la situation pour vérifier qu’ils ne l’observaient pas. Cependant, un comportement aussi suspect ne pouvait bien évidemment qu’attirer l’attention de ses gardiens et, lorsque notre homme se fut emparé de son nécessaire, il s’aperçut en redressant la tête que quelque chose de froid, rigide et métallique appuyait sur sa nuque. Une voix se pencha sur lui et murmura à son oreille :

-          On prévient une fois et après on abat. On n’est pas du genre léger dans l’Ultime Fable. Ne bouge plus un cil tant que je t’ai dans mon champ visuel.

Sans rien ajouter, le criminel revint à son poste. Abélard n’avait pas eu le temps de le prévenir qu’il ne souhaitait que les aider. Bon, tant pis s’il devait se faire remarquer, cette occasion ne devait pas être ignorée. Il voulut interpeller son interlocuteur pour lui expliquer ce qu’il comptait faire, mais ce fut le moment que choisit un certain nombre de sirènes de police pour se faire entendre. L’un des bandits décrocha rapidement un talkie-walkie de sa ceinture.

-          Les gyros s’invitent, magnez vos tireuses ou on va devoir ventiler.

La réponse ne tarda pas.

-          Un couple et on exute, sagez-les.

A peine ces quelques paroles absconses achevées, un coup de feu fit sursauter tous ceux qui risquaient de devenir otages de la bande de l’Ultime Fable. L’un de leurs membres avait tiré à bout portant dans le crâne d’une femme qui n’avait visiblement rien demandé à personne. Presque instantanément, un téléphone sonna à la réception. Le meurtrier fit quelques enjambées, attrapa le combiné et enclencha le haut-parleur avant d’entamer la conversation de lui-même.

-          Allô, Police-Secours ? C’est pour signaler un braquage. Vous feriez mieux de venir voir vite, ils ont pas l’air de plaisanter.

Un long silence se fit entendre au bout de la ligne. Puis, enfin :

-          Ici le commissaire Fauchet. Nous venons d’entendre un coup de feu. Y a-t-il des blessés ?

-          Quelqu’un vous a prévenus, commissaire, reprit le bandit sur un ton soudain beaucoup plus sérieux. Si c’était elle, tant mieux pour les otages et pour vous. Personne n’aura sa mort sur la conscience. Maintenant, si vous pouviez libérer la ligne… Je dois appeler ma femme pour lui dire que je rentrerai tard.

-          Dites-lui plutôt que vous ne serez pas là ce soir, ni dans les vingt prochaines années, immonde ordure. La prison vous attend.

Le commissaire coupa la conversation. L’un des malfaiteurs se dirigea vivement vers celui qui avait provoqué les policiers de façon si inconsidérée et ne se fit pas prier pour lui signifier son mécontentement.

-          Ex’, espèce de demeuré ! Tu peux arrêter de faire foirer nos plans à chaque fois ou c’est trop te demander ?

-          Qu’ils y viennent, j’ai pas peur d’eux.

-          Bravo, ça c’est réfléchi. Ca, c’est de la stratégie ! Une chose est sûre, crasseux du bulbe : si tu te prends une balle aujourd’hui, compte pas sur moi pour venir t’aider. Compris ?

-          Te fatigue pas mec, ça fait longtemps que j’ai compris que tu ferais ça pour personne.

Sans crier gare, les premiers coups de feu claquèrent, faisant exploser les vitres de la bâtisse. Les cinq bandits, d’abord surpris d’un assaut aussi rapide (d’ordinaire, les forces de l’autorité avaient la délicatesse de faire parler des médiateurs avant leurs armes), répliquèrent comme un seul homme. Presque chaque balle qu’ils tiraient faisait mouche. Aucun doute, ils étaient rompus à ce genre d’exercice. Malheureusement, il est de ces moments où la malchance surpasse la compétence. L’homme au talkie bascula soudain en arrière avec un cri de douleur. Le sang coulait de son épaule. Trop pris par la fusillade, ses complices n’avaient pas le temps de s’occuper de lui. Abélard Ronchin, qui assistait attentivement à toute la scène, n’hésita pas longtemps. Rapide comme l’éclair (c’est toutefois ce qui lui sembla, car en réalité il avait réagi un peu plus lentement que ce que les capacités de l’être humain pouvaient permettre), il enfila sa cagoule, ses lunettes noires et son écharpe et s’empara de l’arme que le blessé avait laissé tomber non loin de lui. Puis, s’accoudant à la fenêtre aux côtés des criminels, il tira quelques coups, à moitié au jugé. N’ayant jamais tenu une arme à feu, il se débrouillait moins bien que les hommes de l’Ultime Fable, qui avaient l’habitude de ces situations dangereuses, mais l’essentiel était là : il braquait une banque. Il faisait face aux forces de l’ordre, défenseuses de la loi et du bien commun. Et il en touchait. Oui, il venait d’atteindre l’un des policiers à la main, neutralisant l’un des adversaires du groupe. Oh, comme il se sentait puissant ! A cet instant précis, on eut dit que rien ne pouvait l’arrêter. Abélard Ronchin, citoyen français, employé technique dans une obscure entreprise d’imprimerie parisienne, narguait la police et combattait pour une récompense qui, il n’en doutait pas, valait au moins trois fois son salaire annuel. L’adrénaline affluait, et Abélard Jubilait. Ce ne fut que lorsqu’une main lui secoua l’épaule qu’il revint à la réalité. L’un des braqueurs, accroupi comme les autres sous les fenêtres, était en train de lui parler. A sa voix, il reconnut la femme qui avait fait taire le bavard du groupe.

-          On branle, ramène-toi !

-          Et comment on fait, au juste ? La place est pourrie, demanda celui qui se tenait à ses côtés d’une voix forte et calme.

-          Devine…

Le gangster avait visiblement déjà compris ce que voulait dire sa collègue, car il prit le temps de réfléchir quelques secondes au milieu d’une situation qui demandait une action rapide.

-          Tu es sûre que c’est un bon plan ?

-          Si tu as une meilleure solution à proposer, je t’écoute. Non ? Bon, préparez-vous… Maintenant !

Et, comme si la bande entière était devenue folle, tous se ruèrent vers l’extérieur. Les tirs policiers cessèrent un court instant devant cette tentative qui tenait tant du suicide collectif, mais la voix hargneuse du commissaire Fauchet intima d’ouvrir le feu. Ainsi fut fait et chacun s’attendait à voir les criminels tomber comme des mouches. Et, vous vous en doutez, il n’en fut rien. Ces bandits bénéficiaient d’une chance plus qu’incroyable et il semblait bien qu’Abélard en profitait également. Eh oui, Abélard suivait. Ca vous étonne ? Entre rester coincé dans la banque sans le soutien de ses nouveaux complices et suivre un groupe qui avait l’air confiant en ses capacités jusqu’à se jeter sous les tirs ennemis, il n’avait pas hésité une seconde. Forçant le barrage policier en en tuant deux ou trois au passage, les dix malfrats remontèrent la rue sur quelques mètres et se jetèrent à toute vitesse dans deux voitures qui attendaient sagement leurs propriétaires. Abélard grimpa dans la seconde sans réfléchir et les véhicules démarrèrent, laissant les forces de l’ordre stupéfaites d’un échec aussi absurde que retentissant.

[1] La première étant celle des chats, cela va sans dire.

 

D’un coeur au milieu des ténèbres – Chapitre I

« Salut, Tristan. Eh, tu fais une drôle de tête. On peut aider ? »

Deux jeunes hommes s’étaient retrouvés là où le bailli venait d’achever son discours d’inauguration des Temps Anciens. Toute la place résonnait déjà d’un brouhaha multicolore. Les marchands étaient installés depuis quelques temps et commençaient à vanter à leurs premiers chalands les qualités qui d’une poterie des pays du nadir, qui d’une dague d’apparat damasquinée, qui d’une soie levantine. Mais Tristan était effectivement morose aujourd’hui. Malgré son enthousiasme pour la Fête, il ne se sentait pas d’humeur à faire le marché.

« Je n’en sais rien. Hier soir, j’ai reçu un billet d’Irène qui m’a un peu alarmé. J’ai tenté de la rejoindre à nos endroits habituels, mais aucune trace d’elle. Elle a encore du partir pour une de ses balades nocturnes. Je lui ai laissé un mot à mon tour pour nous retrouver ce midi devant l’église. J’espère qu’elle a pu le lire.

-           Elle est décidément bien mystérieuse, ta demoiselle, fit remarquer Clément, qui n’avait cessé jusqu’à la réponse de son ami de jouer nonchalamment, comme toujours, de son galoubet à quatre trous.

-           Tu ne crois pas si bien dire. J’ai parfois beaucoup de mal à la comprendre. Et comme elle reste muette dès qu’on aborde le sujet, il faut faire avec. Je dois t’avouer que je m’inquiète un peu de ne pas savoir ce qu’il se passe. J’ai l’impression que quelque chose lui est arrivé.

-           Tu es sûr que tu ne dramatises pas un peu ? Irène a beau avoir une certaine tendance à la déprime et aux marches de nuit dans les rues jouxtant les bas-quartiers, elle est tout de même assez grande pour savoir se préserver, non ?

-           Tu as peut-être raison, répondit Tristan. Mais tout de même, je ne serai tranquille que si je la retrouve en bonne santé.

-           Bon, oublie tes craintes un instant, veux-tu ? Rompit Clément. Faisons un tour au marché et après, si tu le souhaites, nous pourrons toujours aller tirer quelques flèches, ça te détendra. Il n’arrivera rien à Irène, et vous vous retrouverez comme prévu sur le parvis de l’église. N’est-ce pas ? »

Tristan sourit doucement. Si Clément le prenait par les sentiments…

Le duo commença à faire le tour du marché, furetant ici et là pour tenter de trouver un article intéressant. Ils n’avaient pas fait vingt mètres que des éclats de voix retentissants venaient perturber le cours de la cannelle et du clou de girofle à l’échoppe de maître Laudet, le marchand d’épices. Ce dernier tentait tant bien que mal et, visiblement, sans succès, d’éloigner un couple en début de dispute. Un attroupement se forma très vite autour des deux protagonistes, dont le ton était maintenant monté au-delà des limites du raisonnable. S’apercevant qu’ils faisaient l’attraction publique, les deux belligérants s’écartèrent afin de régler leur différend dans un endroit un peu plus calme. Tristan et Clément, qui venaient d’arriver, échangèrent un regard interrogateur, puis continuèrent leur tournée tandis que le sieur Laudet, réalisant à quel point les cris avaient attiré la foule près de son échoppe, s’attela conséquemment à la fastidieuse tâche de convertir ses prospects à grands renforts de clameurs élogieuses.

D’un coeur au milieu des ténèbres – Prélude

Avant-propos : Contrairement aux aventures d’Abélard Ronchin, que je publierai au fur et à mesure de leur création, cette nouvelle a déjà été entièrement écrite (et par ailleurs envoyée au PJEF). Je me permets de la mettre en ligne ici, étant donné que le concours s’est achevé, pour ma part, sur un refus que je considère évidemment injustifié, puisqu’il est bien connu que les plus géniaux avant-gardistes tels que moi ne font jamais l’approbation de ceux qui jugent leurs oeuvres.

Un peu plus sérieusement (mais pas trop quand-même, ça reste mauvais pour la santé), c’est une nouvelle, que je n’ai pas modifiée depuis son envoi, et ça parle de nuit et de lune inspiratrice, d’une gentille sorcière et d’un bois joli. Et d’autres choses moins reluisantes, aussi. Au passage, ça introduit quelques personnages auxquels je me suis déjà attaché, et il est possible que vous en entendiez parler de nouveau. Bref…

 

Prélude

La nuit était tombée depuis longtemps déjà sur la ville. Dans le silence environnant, il ne parvenait aux oreilles de la jeune femme assise sur un muret de pierre que les lointains aboiements d’un chien aussi insomniaque qu’elle. Les yeux grands ouverts, elle contemplait la rue qui s’offrait à elle, cette avenue qui descendait vers la place et qui serait, dès demain, emplie d’hommes et de femmes pour donner le coup d’envoi, au marché de la ville, de la Fête des Temps Anciens.

Le vent frais transperçait le coton de sa robe blanche. D’habitude, elle aimait sentir le frisson que lui procurait l’air presque glacé de la nuit. Mais pas cette fois. Cette fois, son regard devenait de plus en plus vague au lieu de se porter en coups d’œil rêveurs sur les toits et les murs muets. Cette fois, elle avait froid, très froid. Et elle ne pouvait s’empêcher de penser que ce paysage semblait lui apparaître, à elle seule, pour la dernière fois, comme une ultime représentation avant la fermeture d’un théâtre.

La jeune femme descendit de son garde-fou. Tel un fantôme, elle traîna sa mélancolie et ses pieds nus à travers les ruelles de la ville. Elle arriva rapidement au jardin public proche en contournant l’église et s’accola à la grille qui en barrait l’entrée. Pendant un instant, elle resta hésitante, la tête presque enfoncée entre les barreaux, puis sortit de sa poche un trousseau de clés. Elle en introduit une dans la serrure et fit jouer le mécanisme. Le portail s’ouvrit et elle se faufila à travers l’entrebâillement. Le battant revint à sa place et malgré sa robe blanche, elle disparut bientôt dans l’ombre.

Chapitre I

Ou : Comment l’on en arriva au point où l’on en est arrivé.

 

On ne rencontrait personne en France doté d’un plus ignoble aspect qu’Abélard Ronchin. Une peau grisâtre, une bouche de travers, des yeux vairons, l’un vert morve, l’autre jaune pisse. Sa calvitie précoce et incomplète révélait à moitié un crâne difforme, tandis que le reste de ses cheveux gris, filasse et gras l’interdisaient à tout jamais de faire de la publicité pour une quelconque marque de shampooing. Pourtant, Abélard était un doux personnage, toujours enclin à faire le bien autour de lui. Mais en dépit de son sourire constant (qui eût été avenant si ses dents n’étaient pas chaussées dans ses gencives comme autant de tours de Pise), aucun être vivant à sa proximité ne se montrait amical envers lui.

Voilà pourquoi, malgré tous ses efforts pour se rapprocher de l’Autre, Abélard Ronchin était systématiquement, indéfiniment, désespérément seul. Pis encore, dans ce monde où le paraître passe avant l’être, il était le jouet des railleries permanentes de son entourage. Ses collègues, à l’imprimerie où il se rendait quotidiennement afin d’apporter sa modeste mais ô combien utile contribution à la société, le secouaient de mots injurieux et de vannes crasses avec la verve propre aux imbéciles heureux qui, afin d’oublier leur propre malchance, se vengeaient sur celle des moins bien lotis qu’eux. Partout où il passait, dans la rue ou les transports, les regards se tournaient vers lui avant de fuir immédiatement au loin, laissant dans leur sillage des moqueries stupides qui, jour après jour, entachaient l’ego du pestiféré. Les membres de sa famille mêmes, lorsqu’il allait les voir, ne pouvaient retenir quelques plaisanteries parfois blessantes. Abélard, on le comprend bien, était extrêmement malheureux de son apparence.

Il avait progressivement pris l’habitude d’endurer les quolibets sans répondre, mais supportait de moins en moins d’être la risée du monde entier. Ou du moins, de la partie du monde qui le connaissait. Pendant un temps, ces attaques répétées eurent pour effet de rendre Abélard presque fou avant qu’il ne reprenne le contrôle de lui-même durant un internement de quelques mois dans ce que l’on appelle poliment une « structure spécialisée ». C’est durant cette période que naquit le projet de la plus grande envergure qu’ait jamais élaboré l’esprit d’Abélard. A partir du moment où il sortirait de cette maison où même le personnel était décérébré, il commencerait à se venger de ceux qui étaient enclins à se moquer bassement de lui. C’est-à-dire tout le monde.

C’était décidé, Abélard Ronchin allait devenir un super-vilain.

Son plan était, ma foi, fort simple :

  1. S’assurer le contrôle d’un territoire défini où installer son quartier général
  2. Acquérir les fonds nécessaires au lancement de son entreprise
  3. Après quelques méfaits et l’enrichissement de sa petite affaire, étendre son emprise sur un rayon d’action plus important

Une fois tout ceci effectué, il serait lancé de façon stable et pourrait donc interdire à quiconque de se moquer de lui.

Abélard s’accorda un maximum de six mois pour remplir le troisième point de son programme. Il fit ensuite l’inventaire détaillé des ressources matérielles et des autres plus abstraites dont il bénéficiait déjà qui pourraient l’aider dans son entreprise, puis de celles qu’il devrait acquérir.

Pour l’instant, son quartier général ne se limitait hélas qu’à son appartement, à savoir quarante-cinq mètres carrés de sixième étage dans le dix-neuvième arrondissement de Paris. Evidemment, cela ne faisait pas aussi professionnel que le château de Viktor von Doom en Latveria, mais il devrait s’en contenter pour le moment. Du point de vue des finances, ce n’était pas non plus la panacée. Abélard gagnait relativement bien sa vie, mais comme tout résident de Paris et d’ailleurs, la plupart de ses revenus servaient à payer son toit et son pain. Il ne pouvait par conséquent pas se permettre de faire construire un Death Ray pour le moment, à moins d’économiser tout le restant de sa vie. Et encore, ayant déjà quarante-deux ans, il pouvait s’estimer heureux s’il réussissait à se l’offrir pour ses quatre-vingt. Pour l’instant, tout ce que notre sympathique graine de vilain avait la possibilité d’acquérir sans transformer son compte en banque en trou noir, c’était un pistolet et quelques munitions. Oui, mais il n’avait pas de permis de port d’arme, ce qui signifiait qu’il ne pourrait se le procurer qu’au marché noir. Oui, mais dans ce cas-là, ce serait plus cher… Bon, d’accord, il allait se retrouver légèrement à découvert, mais il fallait considérer cela comme un investissement. Car c’était avec cette arme qu’Abélard avait l’intention de collecter des fonds. Un braquage de banque, par exemple, pouvait être une bonne idée. Mais une petite banque alors, car on ne braque pas la Banque Nationale tout seul. Ou alors il pourrait engager des mercenaires sous promesse de rémunération pour s’attaquer à plus gros. Eux et lui partageraient le butin. Oui, mais s’ils échouaient ? Aucun doute que ses hommes de main, furieux de ne pas voir la couleur de leur argent, se retourneraient contre lui… Très bien, ce serait l’épicerie du quartier, seul. Et puis les rackets, à la nuit tombée. Eh, quoi, il faut bien commencer par le bas de l’échelle avant de se retrouver à une position confortable. Et Abélard était prêt à trimer dur pour atteindre son objectif.

Par la suite et pour passer à des choses plus sérieuses, il lui faudrait rassembler des hommes prêts à reconnaître son autorité. Abélard n’avait jamais dirigé qui que ce soit, mais soit, il y a toujours une première fois. Il serait juste nécessaire de s’assurer qu’aucun de ses sicaires ne cherche à le détrôner. D’ailleurs, le conspirateur croyait ici tenir une théorie assez solide sur le fait que les super-vilains se plaignent toujours d’être entourés d’incapables. Car après tout, s’ils engageaient des hommes plus malins qu’eux, ils ne seraient certainement plus à la tête de leurs troupes depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, Abélard allait avoir besoin d’un avantage sur ses hommes, à la fois pour se prémunir de toute tentative de complot et pour vraiment ressembler à un super-vilain. En fin de compte, que serait le Caïd sans sa force incommensurable, ou M.O.D.O.K. sans l’arsenal technologique du groupe A.I.M. ? Peut-être même fallait-il commencer par là… Mais Abélard ne possédait pas la capacité de se transformer en sable sur demande, de changer d’apparence à volonté ou de jouer avec les champs magnétiques. Par contre, il se vantait à juste titre d’être un expert en mécaniques et en bricolages de toutes sortes et il aurait été, selon lui, stupide de ne pas mettre ce talent à contribution dans sa nouvelle carrière. Ses pouvoirs seraient donc artificiels, comme ceux de la majorité de ses futurs collègues. Le problème était que cela prendrait du temps avant de construire un quelconque accessoire qui lui assurerait la supériorité sur les autres. Et Abélard ne voulait pas attendre, d’autant qu’une arme à feu ferait très bien l’affaire pour braquer n’importe quel commerce. Il s’occuperait de ses artifices plus tard. De même pour le costume, qu’il mettrait trop de temps à confectionner. Une simple cagoule, ou un masque recouvrant l’intégralité de son visage, suffirait au début.

Vous l’aurez compris, Abélard Ronchin avait réellement hâte de mettre ses projets à exécution. Attention, pas de précipitation toutefois. Il lista, dans l’ordre, ce qu’il avait à faire pour le lendemain. C’était un mardi mais heureusement, il n’allait pas travailler car encore considéré comme « en convalescence » – ah, les fous ! Abélard ne s’était jamais mieux senti qu’aujourd’hui, alors que la jubilation le gagnait à la perspective de se lancer dans un métier si exaltant.

Il passerait donc dans la matinée à sa banque pour retirer tout son argent en liquide, car il doutait fort qu’un vendeur d’armes au noir accepte les chèques ou la carte bleue. Puis il irait chercher ledit vendeur dans un quartier que l’on disait mal fréquenté de sa connaissance. Nul doute qu’il en trouverait là-bas. Et, enfin, ce serait le passage à l’action. Ah, oui, ne pas oublier de prendre la cagoule et l’écharpe en sortant de chez lui. Abélard les avait déjà sortis tous les deux et posés bien en évidence sur le buffet de l’entrée. Peut-être aussi des lunettes teintées ? Les yeux vairons n’étaient pas très courants et si quelqu’un remarquait ce détail…

Abélard alla chercher ses lunettes de soleil et les posa au même endroit que le reste de son déguisement. Puis il mangea rapidement et s’en alla dormir, le cœur joyeux. Il rêva cette nuit-là de conquêtes sanglantes, de méfaits terrifiants et de rires machiavéliques. Abélard avait hâte de trouver l’occasion pour pousser un rire machiavélique.

 

OWNI du jour, bonjour !

Juste en passant parce que j’ai pas le temps, on parle de journalisme reloaded.
http://owni.fr/2011/09/06/un-neo-journalisme-en-prise-directe/

Le projet Commotion secoue le réseau

Il s’appelle Commotion, il est prévu pour fin 2012, et il pourrait bien révolutionner tous les aspects de l’accès à internet s’il est mené à terme.

Internet, c’est un réseau englobant plusieurs réseaux reliés entre eux. On s’y connecte par une porte d’entrée qui nous est ouverte à partir du moment où l’on paye un abonnement chez un fournisseur d’accès. Ce fournisseur a plusieurs droits sur votre connexion : il peut la détailler afin de savoir d’où vous vous êtes connectés et, dans certaines circonstances, transmettre ces informations à des tiers. Il peut aussi l’interdire, voire la bannir de son système. C’est notamment grâce à ces possibilités que peuvent exister certaines institutions de contrôle, voire de censure, sur internet. Non, je ne parle pas d’Hadopi, je parle de trucs plus graves, quand-même. Dans certains Etats, être arrêté pour avoir publié ou agi contre le pouvoir en place sur internet est envisageable, voire même certain. En Chine, par exemple, certains blogueurs « subversifs » se sont retrouvés emprisonnés pour avoir donné un avis négatif sur la situation de leur pays. Un peu plus proche de nous (spatialement et temporellement), le printemps arabe est lui aussi passé par des difficultés d’accès au réseau, lorsque l’Egypte et d’autres pays ont coupé internet à leurs citoyens. Et pourtant, il s’agit d’un droit fondamental selon l’ONU.

D’un autre côté, toutes les situations où l’on se retrouve en panne d’un accès décent à internet ne sont pas dues à la négligence ou la volonté de nuire des politiques ou des FAI. Les catastrophes naturelles peuvent également supprimer toutes les infrastructures d’une région, soustrayant à ses habitants des capacités de communication colossales et dont ils n’ont jamais eu autant besoin qu’à ce moment précis. Même si le réseau téléphonique est mort, avoir ne serait-ce qu’un accès à Facebook permettrait de lancer un statut indiquant sous quel tas de décombres on est enterré.

« Commotion Wireless » , c’est le nom d’un projet développé par de jeunes Washingtoniens qui ne font pas les choses à moitié. Open source et gratuit, ce logiciel permettra de créer des réseaux wi-fi à haut débit sécurisés et autonomes grâce à une clé USB. Rien que ça. Les points d’accès de Commotion au réseau seront tous les terminaux sur lesquels il sera installé : ordinateurs, smartphones, tablettes tactiles peut-être… Un nuage se mouvant au gré des déplacements physiques de ses utilisateurs et de l’activité de leurs outils informatiques. Plus besoin des infrastructures des FAI pour lesquelles nous les payons.

Evidemment, lesdits FAI risquent de ne pas prendre la chose très sereinement, puisque ce nouveau système impliquera sans doute l’effondrement de leur business model, comme on dit. Et les majors de la musique non plus puisque, bien entendu, le logiciel intégrera les codes du projet « TOR » , navigateur web connu pour son anonymisation et sa sécurisation des données transférées.

Et accessoirement, Commotion Wireless fonctionnera peut-être de concert avec la « Freedom Box » , un projet qui vise la création et la mise sur le marché grand public d’un ordinateur basique, peu cher, capable de se transformer en serveur crypté afin de simplifier et de sécuriser les communications de tout un chacun.

Le projet est mené par Sascha Meinrath, spécialisé dans le domaine des plateformes communautaires et directeur de l’Open Technology Initiative, le département nouvelles technologies de la New America Foundation. Personne n’en a jamais entendu parler, mais c’est une fondation qui se penche sur les problèmes de la société américaine contemporaine, et présidée par Eric Schmidt, l’un des grands patrons chez Google. Enfin, tout ça pour dire que Commotion Wireless est financé à hauteur de 4,3 millions de dollars : 2,3 millions par l’OTI (et donc la NAF) et 2 millions par le département d’Etat, puisque les diplomates du coin sont évidemment intéressés.

Internet gratuit, maillé, en libre accès, anonyme, « portatif » , si j’ose dire (ça me rappelle la matrice de Shadowrun, tiens…). Autant dire qu’on peut légitimement exprimer des craintes sur l’avenir du projet. D’accord, il est indirectement parrainé par Google mais, comme dit plus haut, on voit difficilement les FAI et autres acteurs de l’internet payant accepter la nouveauté avec la bouche en coeur. Et, en France en tous cas, les lobbys ont la vie dure. Je sais pas pour vous, mais personnellement je sens les excuses de mauvaise foi (anonymisation et sécurisation des communications terroristes et/ou criminelles, par exemple) pointer son nez dans pas long…

En sources :

Le Monde, ClubicEurope 1, Génération NT, France 2

La page officielle du projet et celle sur le site de l’OTI

À l’abordage de la culture gratuite avec un Odieux Connard

Je viens de tomber sur un article que j’ai trouvé intéressant, écrit par un monsieur que je suis avec plaisir et que vous pouvez retrouver ici (by the way, saviez-vous qu’insérer un backlink en haut de page ça fait radicalement monter le taux de rebond ?).

Pour ceux qui n’auraient pas le temps ou l’envie d’aller y jeter un oeil, il y est question de téléchargement illégal, de pirates et un peu d’Hadopi. En gros, monsieur Odieux Connard dénonce l’argumentaire classique avancé par la plupart des pirates (la culture gratuite pour tous) pour justifier leurs actes et se demande s’il est légitime d’asséner que le téléchargement sert à protester contre le système, un peu passé de mode peut-être, des majors de la musique. Selon lui, et je suis d’accord, on télécharge avant tout parce que c’est facile, pratique et que notre portefeuille n’a pas à en souffrir. Par conséquent, le discours sur la culture en tant que droit universel, plaisant s’il en est, finit rabaissé au rang de simple prétexte pour continuer à amasser autant de produits culturels que possible, giga après giga, et bientôt tera après tera. La question à poser est donc : pourquoi certains se cachent-ils derrière ce laïus dont ils ne comprennent peut-être même pas les tenants et les aboutissants, plutôt que de se voiler la face en permanence ?

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : je suis fondamentalement, profondément et consciencieusement contre Hadopi et le système sur lequel repose actuellement la production musicale. Cependant, il est nécessaire de constater que les majors ne sont pas les seuls à faire preuve de mauvaise foi dans ce combat qui les oppose aux « pirates ». Peut-être serait-il souhaitable, des deux côtés, de jouer cartes sur table plutôt que de cacher des intentions qui sont, de toutes façons, trop connues.

Ceci dit, je n’adhère pas entièrement à tout ce qu’avance M. Connard (sinon, pas besoin de faire un article, je me serais contenté de vous balancer le lien sans réfléchir). Pour commencer, le fait que le piratage ne touche pas que la musique et qu’il existe d’autres raisons que la gratuité et la simplicité pour télécharger des séries ou des jeux vidéo qui mettraient deux ans avant d’être importés de l’étranger ou qui ne seraient pas importés du tout, ou des films dont le DVD ne propose que la V.F (ça existe encore, et c’est en soi une raison valable).

Et même du côté de la musique, il y a un problème : vous avez déjà vu Devil Doll à la Fnac, vous ? Non, pas celui-ci, plutôt celui-là. Impossible. Les vendeurs français n’en ont jamais entendu parler, le seul endroit où je sais pouvoir en trouver est un disquaire en Suède. J’ai donc du télécharger ce fabuleux artiste – et tant qu’à faire, j’ai pris l’intégrale. Lui, pour le coup, j’aurais bien aimé le rétribuer, mais si je ne peux pas l’acheter, j’ai du mal à voir comment. Il faut voir que ce que j’écoute, bien que connaissant une popularité croissante, est parfois purement ignoré des labels, des majors, des distributeurs… Ou alors, il faut bien chercher, et ce n’est que grâce à une amie que j’ai découvert Prikosnovénie, alors que je cherchais depuis longtemps un label spécialisé dans ce genre de musique (et pour le coup, j’imagine que ça plaira à un peu plus de monde que mon metal habituel).

Bref. Je ne suis peut-être qu’un pauvre utopiste sans trop de plomb dans la cervelle, mais je crois en un système ou les musiciens pourraient se faire connaître sur internet grâce à des oeuvres gratuites en téléchargement libre et, s’il faut passer par là, légalisées, et engranger des bénéfices grâces aux concerts et aux produits dérivés matériels (les T-shirts étant un exemple à suivre, selon moi). Mais cela impliquerait de supprimer les intermédiaires qui intercepteraient les recettes qui en résultent, et donc une auto-production de la part des artistes. Je n’ose mentionner la possibilité d’un intermédiaire réglo qui prendrait juste de quoi vivre aussi, ça me paraît difficile. Le problème soulevé par l’auto-production étant : comment se faire connaître, même via internet, face à des noms bien en place qui concentrent l’ensemble de l’écoute musicale des auditeurs ? Cela demanderait soit d’élever la curiosité intellectuelle et spirituelle des suscités (je ne dis pas que le niveau est bas, je n’ai pas envie d’en juger, mais juste qu’il faudrait le placer plus haut que ce qu’il est aujourd’hui), soit d’innover en permanence dans la création musicale aussi bien que dans les moyens de se faire remarquer. Autrement dit, dans les deux cas, de nous améliorer intellectuellement, de laisser libre cours à notre créativité, d’ouvrir notre esprit. Mais ce serait affreux de tourner aussi mal, n’est-ce pas ?

I am fucking metal !

Tiens, aujourd’hui on va parler metal. Je ne mets pas d’accent sur le -e, c’est une convention personnelle qui a le mérite de faire comprendre à l’écrit que ce n’est pas du truc brillant et cher qu’il s’agit mais bien du genre musical, de la mentalité et de tout ce qui va avec.

Ouais, j’écoute du metal. Je suis un gros sataniste sans cervelle amateur de bière à outrance, de violence gratuite et de conceptions anarchiques de la société. Vous pensez aussi ? Dans ce cas, je vous invite à lire cet article, histoire de vous défaire un peu des idées reçues. Ceux qui n’ont à la base pas l’intention d’accepter les arguments qui vont suivre sont également priés de lire, puis de répondre aussi gracieusement et respectueusement que possible, histoire de faire valoir leur point de vue.

On va commencer en douceur. Vous avez peut-être, un jour, été confronté à cette espèce d’ours viking à la barbe et aux cheveux longs et emmêlés, amateur de bière et qui écoute de la musique que vous ne souhaiteriez pas entendre dans un… Que vous ne souhaiteriez pas entendre. Il aime faire un geste satanique avec ses doigts, secouer la tête en rythme et avec force afin d’aérer ses cheveux sur des riffs de guitare électrique saturée et boire des bières. Ses passe-temps sont de se moquer des pingouins en attaché-case, de faire peur aux enfants avec leur pilosité faciale excessive et leurs vêtements noirs en cuir clouté et de boire des bières. Pour vivre, il a majoritairement besoin de manger, de dormir et de boire des bières. C’est un metalleux, et il boit des bières.

Bon. Partons de ce principe. Pour ceux qui se poseraient la question, oui, j’y ressemble, à un ou deux détails près. Ceux qui ont, un jour, à la fois l’occasion et l’envie de discuter avec un tel personnage, que demandent-ils ? Voici une liste non-exhaustive, pas forcément dans l’ordre, c’est selon l’interlocuteur :

  • Mais pourquoi tu écoutes une musique de sauvage comme ça ?
  • Ca doit faire mal tes chaussures si tu tapes quelqu’un avec, non ?
  • T’as pas peur de finir avec un bide à bière si tu continues d’en boire autant ?
  • Pourquoi t’aimes la Mort / le sang / Satan (rigolez pas, je caricature à peine) ?
  • T’aurais pas deux euros, le loup-garou ?
  • Pourquoi tu t’habilles pas normalement ?

Franchement, je n’ai jamais entendu personne, en apprenant que j’écoute du metal (je m’habille pas en cuir clouté noir dès que je sors), me demander « Mais au fait, quoi t’est-ce, le metal ? » À tous ceux qui n’ont pas envie de le savoir, je vais quand-même le dire tiens. Flashback.

Avant toute chose, sachez qu’il existe à ma connaissance un documentaire sur le sujet, très complet et recherché et dont le titre fut (assez injustement) traduit en français par Voyage au Coeur de la Bête (le titre en V.O, A Headbanger’s Journey, est quand-même vachement plus plaisant). Bref. Dans les années 60 est apparue, aux Etats-Unis et en Angleterre, une forme de rock plus énervée que son papa (dont les sonorités traditionnelles étaient alors un peu plus soft, qu’elles cherchent à traduire la joie ou la peine). Il a cherché ses influences autant dans le rock un peu psychédélique de Hendrix que du blues rock, du garage rock, du rock’n'roll… Et on a appelé ça du hard rock. Au fur et à mesure que le genre évoluait, il y a évidemment eu des bifurcations dans le courant. Avec l’arrivée de groupes comme Blue Öyster Cult ou Led Zeppelin, on a fini par appeler ça du heavy metal (je ne sais plus quel journaliste spécialisé, en entendant un morceau des Öyster, avait qualifié leurs sonorités d’ « aussi lourdes que du plomb », ça viendrait peut-être de là). Par la suite, on a utilisé le terme générique « metal » pour désigner tous les genres qui en ont dérivé : glam metal, death metal, trash metal, epic metal, symphonic metal, melodic, black, speed, grindcore et ainsi de suite…

Le fait est qu’aujourd’hui, le simple terme « metal » regroupe une palette de sous-genres extrêmement diversifiée. Je ne dirais peut-être pas autant que le jazz, mais pas loin. Les groupes qui sont passés par là ont pas mal rajouté aux influences du metal : certains l’ont combiné avec de la musique classique (pensez à La Chevauchée de Walkyries, de Wagner, c’est un assez bon exemple pour faire ressortir la recherche de puissance du metal), d’autres ont opéré le mélange avec du hip-hop, du rap ou de l’électro (on pense aux Lost Prophets ou à Dream Theater). Ce qui s’est pas mal vu, ces derniers temps, ce sont les inspirations des compositeurs cinématographiques (John Williams, Danny Elfman, Basil Poledouris). Bref, dire de quelqu’un qu’il est metalleux n’est pas vide de sens, mais n’apporte pas beaucoup de précisions quant à ce que préfère le sujet, preuve en est cette petite liste portant sur quelques sous-courants du metal et ce qu’ils représentent:

  • Le glam metal : L’un des premiers sous-genres du metal, né dans les années 60 aux Etats-Unis. Pour tout dire, certains le considèrent un peu comme un ovni du genre, introduisant un certain goût pour le travestissement et le maquillage à outrance. Le glam exploite ces éléments pour illustrer son rejet du conformisme, point sur lequel il ne se démarque pas des autres sous-genres, dans une société et à une époque où ces pratiques étaient hautement taboues. Trois groupes emblématiques : Twisted Sister, Whitesnake et White Lion.
  • Le death metal : Il émerge du thrash metal (Megadeth, Slayer, Exodus) dans les années 80 et se subdivise lui-même en plusieurs courants. Opeth, Morbid Angel ou Six Feet Under sont des noms assez connus dans le milieu. Il fait partie des genres qui ont libéré les clichés du metal auprès des non-amateurs : ses paroles traditionnellement violentes portées sur la mort ou la destruction (mais qui n’en cachent pas moins une certaine philosophie construite et vivante), ses percussions rapides et ses guitares accordées quelques tons plus grave que les autres genres. On parle souvent du death ou du black metal scandinave pour caractériser les plus violents d’entre eux. Sur ce point, je suis d’accord, certains ont vraiment un grain (demandez à Wikipedia l’histoire de Mayhem).
  • Le symphonic metal : Assez récent, celui-ci mélange différents genres de metal avec des bases plus symphoniques. Certains groupes utilisent même des orchestres pour leurs enregistrements. Il porte moins sur les valeurs traditionnelles du metal que sur des thèmes plus oniriques et poétiques. Accessoirement, c’est également celui que je préfère. On y trouve, en tête de file, Nightwish, Within Temptation, Epica ou Rhapsody of Fire.
  • Le folk metal : Souvent associé au symphonique, il reprend les codes d’une culture ou d’un phénomène culturel global. Korpiklaani, par exemple, s’inspire du folklore et de la mythologie scandinave, tandis qu’Alestorm exploite l’univers de la piraterie (des 17ème et 18ème siècles, s’entend). Ce n’est pas une nouveauté dans le sens où beaucoup de groupes de metal, depuis les origines, ont emprunté de tels éléments à diverses cultures, mais le folk désigne ceux qui en ont fait leur axe artistique principal.

Je ne vais pas tous vous les faire, mais si vous souhaitez un peu plus de précisions, vous pouvez toujours commencer par Wikipedia et sa liste de groupes classés par genre. Si vous souhaitez apprendre en vous amusant, allez jeter un oeil du côté de chez LinksTheSun et ses Points Culture, il y en a un sympa sur le sujet. Attention, les Points Culture de Links n’ont jamais été de réelles références concernant la qualité de l’information, c’est même lui qui l’dit. En attendant, nous on va se diriger vers la mentalité du metalleux de base.

Prenez un enfant. Faites-le grandir un peu, en le décevant de la vie par les moyens classiques (cruauté de la cour de récré, privation de dessert/sortie, divorce parental, que du normal) mais gardez-lui toute sa poésie, un petit bout de naïveté et quelques rêves. Rajoutez une forte envie de changer les choses, l’amour du délire total, celui de son prochain et de la bière, le refus de l’autorité bête et méchante et de l’obéissance aveugle, ainsi qu’une une vision du monde pas comme les autres. Saupoudrez d’un peu de volonté de trouver des gens qui lui ressemblent et de ne pas vivre en mode « métro-boulot-dodo ». Pour finir, mettez-y un peu d’émotion brute et de sensibilité à fleur de peau. Puis, passez-lui du Black Sabbath. Même s’il ne comprend pas les paroles, il comprendra la musique. Son oeil s’allumera, un sourire se formera, un frisson parcourra son dos. Il est là, le metal. Il est dans cette sensation que rien n’est impossible, dans cette galvanisation extrême qui suit le crescendo d’un solo de guitare, le cri d’un chanteur qui hurle sa colère, sa tristesse ou sa joie, dans la puissance wagnérienne qui ouvre les portes de l’émotion humaine. Les grecs anciens avaient un joli mot pour ça, c’était la catharsis (l’expression démesurée des émotions du public au cours des représentations théâtrales). Dans un concert de metal, c’est un peu la même chose. Puisqu’aujourd’hui nous vivons dans une société où la tenue sociale est de mise, il nous faut trouver une façon d’exprimer des émotions qui autrement nous mineraient à petit feu (sur ce point, c’est valable pour tout le monde, le moyen de le faire est une question de goût). Dans l’ensemble, le metal c’est une envie de se rappeler que, quelque part derrière les restrictions sociales, nous restons humains, c’est-à-dire des êtres vivants, doués d’émotions qui peuvent bien souvent se révéler plus bestiales qu’on le croit.

Ici, l’assertion la plus dure à faire passer pour briser les préjugés est, je pense, celle qui met en valeur la poésie émanant du genre. Forcément, on ne parle pas toujours de la lune inspiratrice, du temps qui suspend son vol et ainsi de suite (et encore, dans le metal symphonique on n’est pas loin). Si vous restez sceptiques, procurez-vous les paroles de eths, groupe phare de la scène française. Bien sûr, ce n’est pas la poésie au sens où on l’entend couramment, mais l’expression même des émotions est au rendez-vous, ainsi que les concepts de métaphore ou d’allégorie par exemple, et la plongée dans un univers particulier est bien réelle (et ils ont un visuel extraordinaire, ce qui ne gâche rien). Pour ceux qui ne pourraient se résoudre à trouver la poésie là-dedans, et je peux le comprendre, savourez néanmoins la fabuleuse maîtrise de la langue française.

Bref, le metal est un genre qui gagnerait à être plus étudié, au lieu de s’arrêter systématiquement, comme on le fait hélas trop souvent de nos jours, à ses apparences. La plupart des metalleux que je connais sont de vrais enfants qui ont juste grandi différemment, qui ont su garder, contre toute attente, plus d’humanité que la plupart des hommes et surtout qui parviennent à voir les choses sous une multitude d’angles possibles, en envisageant non pas ce qu’ils ont sous les yeux comme ce qui est, mais comme ce qui pourrait être. Et ça, aujourd’hui, c’est un don particulièrement précieux, bien que trop controversé. Nous sommes marginaux, incapables de sociabilité, brutaux et alcooliques ? Certes. Mais faut voir aussi, à quel point il est désagréable, pour un esprit qui aime ressentir des émotions à pleine puissance, découvrir et expérimenter toujours plus ce qui est nouveau pour lui, trouver un usage non défini à un objet quelconque, de se voir constamment remis à sa place sous prétexte que « c’est pas comme ça que ça marche ». Nous reflétons l’excentricité, parfois l’excentrisme. Nous avons la volonté de ne pas changer en fonction des autres, d’être chaotique sans être girouette. Nous sommes une âme qui échappe aux formatages et aux règles. J’en connais un qui a fait comme ça, il y a quelques centaines d’années. Il est devenu le plus connu de tous les compositeurs classiques, d’Europe et du monde entier. Et comme l’a dit un jour une personne parfaitement inconnue mais fondamentalement exceptionnelle, que j’estime énormément :

« Si Mozart vivait à notre époque, il ferait du metal. »

Dans mes souvenirs, cette personne parlait surtout du côté musical, cependant la règle est valable pour l’esprit également. Sur ce, j’arrête pour aujourd’hui et je vous laisse avec un bout de mon audiothèque personnelle, si vous avez envie d’explorer un peu plus le genre (surtout du symphonique). Dans le désordre :

Alestorm, Nightwish, Alice Cooper, Epica, Lost Prophets, Helloween, Dream Theater, eths, Rhapsody of Fire, Exodus, Black Sabbath, Korpiklaani, Motörhead, Demons & Wizards, Iron Maiden, Blind Guardian, System of a Down, Within Temptation… Si vous voulez écouter, évitez Youtube, ou allez-y sans prendre garde aux clips homemade qui sont, la plupart du temps, d’une mauvaise qualité et d’une impertinence flagrantes. Ceux qui veulent étendre un peu plus leur culture metal peuvent toujours checker la Radio Metal, assez variée dans sa programmation. Ils écrivent également des articles intéressants portant sur la culture metal.

En sources : WikipediaRadio Metal, mes souvenirs de A Headbanger’s Journey.