Ou : Lorsqu’un (futur) super-vilain passe à l’action, pour le meilleur et pour le pire.
Ca y était. Abélard était à la banque. Et, comme dans toute banque qui se respecte, il faisait la queue. Comme prévu, il allait retirer tout son argent en liquide, acheter un pistolet et entamer sa brillante carrière de super-vilain. Il frétillait à la seule idée de se rapprocher de son but. Enfin, l’heure de la vengeance sonnait. Il allait leur montrer qu’ils n’auraient jamais dû se moquer de lui. Il commencerait par torturer cruellement ses collègues qui le rabrouaient sans cesse. Il leur ferait arracher les ongles, découper la peau à la lame de rasoir et remplacerait leurs yeux par du gros sel.
- Oh, Quasimodo, t’attends que les cloches sonnent huit heures ? Avance un peu, tu veux.
Abélard tourna la tête vers l’homme qui le suivait, déterminé pour la première fois à ne pas se laisser faire. Enfin, si on veut. Parce que le gaillard en question tenait du catcheur bodybuildé et dépassait n’importe quel quidam normalement constitué de deux bonnes têtes. Sans un mot, Abélard progressa des quelques pas qui s’étaient libérés devant lui alors qu’il laissait son esprit anticiper la suite de son entreprise. S’il recroisait cet homme un jour… Ah, qu’il serait bon de l’emprisonner et de le faire souffrir, de lui découper les tendons et de lui faire manger ses propres muscles cuits à point, agrémentés d’une petite pointe d’estragon et de basilic.
Tout à ses pensées, Abélard n’avait pas remarqué le groupe qui venait de rentrer dans le bâtiment et dépassait à présent toute la queue pour arriver au guichet. Ce fut le cri de l’employée, sans doute fort contrariée de se retrouver face au canon d’un Beretta, qui l’avertit de la tournure que prenaient les évènements. Les hommes étaient cagoulés, bien sûr. L’un d’eux, d’une voix rude et tonique, prit la parole à l’attention des clients qui, surpris de la vitesse et de la précision de l’envahisseur, peinaient un peu à comprendre ce qu’il se passait.
- Mesdames, messieurs, votre banque est actuellement l’objet d’un hold-up. La situation devrait se régulariser d’ici quelques minutes. Les membres de l’Ultime Fable vous prient de les excuser pour la gêne et le retard occasionnés et vous souhaitent une bonne journée.
- Seph’, si tu pouvais la boucler et nous aider à ramasser le butin, ce serait une bonne chose. On n’est pas là pour plaisanter ou se faire de la pub.
Légèrement vexé, le curieusement dénommé « Seph’ » rembrunit le ton de sa voix pour répondre à son collègue.
- Je ne faisais qu’aider ces messieurs-dames à saisir pleinement la situation, voilà tout.
- Et tu penses qu’on a le temps pour ça, peut-être ?
- Mais regarde-les, ces loques vivantes qui nous fixent avec des yeux bovins, tellement enfoncés dans la mouise de leur existence fade et moutonnesque qu’ils en perdent tout ce qui fait l’essence de la vie, l’intérêt même d’être sur cette terre. Houhou les toutous, secouez-vous ! Arrêtez la télé et la presse people et bougez un peu vos fesses ramollies des chaises de bureau et de caissières qui vous servent de morne quotidien, nom de Dieu ! La vie est faite pour…
- Tes tirades, tu les feras quand on sera rentrés, coupa sèchement un autre de ses camarades. Ou plutôt une autre, car sa voix la classait sans aucun doute possible dans la seconde catégorie la plus digne de respect en ce monde, celle des femmes[1].
Toujours est-il que l’injonction fit son effet. Le bavard bandit coupa court et se plaça sans mot dire dans un coin de la pièce, surveillant le bon déroulement des opérations. Quatre de ses compagnons restèrent avec lui afin de dissuader employés et chalands de tenter toute action néfaste à l’accomplissement du braquage, tandis que les quatre autres s’engouffraient dans l’arrière du bâtiment. Bien évidemment, le personnel de sécurité n’esquissait pas le moindre geste, l’instinct de survie ayant tout naturellement pris le dessus sur leur sens du devoir. Il en était de même pour la clientèle qui, toute abêtie et inférieure qu’elle puisse être aux yeux du braqueur philosophe, avait rapidement saisi que s’allonger au sol et poser les mains sur la tête aurait pour conséquence probable de maintenir leur espérance de vie à un niveau acceptable, si ce n’est intact.
Cet état de fait se prolongea ainsi plusieurs minutes. Et où était Abélard Ronchin, pendant ce temps ? A la fois à plat ventre, comme tout le monde, et sur un petit nuage, ce qui était déjà moins le cas de ses co-braqués. Notre apprenti vilain s’extasiait de l’opportunité que le Ciel lui envoyait si généreusement. Il lui suffirait de passer son masque et ses lunettes et de prêter main forte aux malfaiteurs pour s’attirer leur reconnaissance et entamer sa carrière. Pas besoin de vider son compte, ce qui de toute façon ne serait plus possible après le hold-up. Inutile également de se fatiguer à voler un épicier ou à rançonner un riche touriste. Son aventure connaissait un départ prématuré, hic et nunc. Fébrilement, Abélard commença à fouiller dans son sac à dos, jetant ici et là des regards sur les autres personnes qui pâtissaient de la situation pour vérifier qu’ils ne l’observaient pas. Cependant, un comportement aussi suspect ne pouvait bien évidemment qu’attirer l’attention de ses gardiens et, lorsque notre homme se fut emparé de son nécessaire, il s’aperçut en redressant la tête que quelque chose de froid, rigide et métallique appuyait sur sa nuque. Une voix se pencha sur lui et murmura à son oreille :
- On prévient une fois et après on abat. On n’est pas du genre léger dans l’Ultime Fable. Ne bouge plus un cil tant que je t’ai dans mon champ visuel.
Sans rien ajouter, le criminel revint à son poste. Abélard n’avait pas eu le temps de le prévenir qu’il ne souhaitait que les aider. Bon, tant pis s’il devait se faire remarquer, cette occasion ne devait pas être ignorée. Il voulut interpeller son interlocuteur pour lui expliquer ce qu’il comptait faire, mais ce fut le moment que choisit un certain nombre de sirènes de police pour se faire entendre. L’un des bandits décrocha rapidement un talkie-walkie de sa ceinture.
- Les gyros s’invitent, magnez vos tireuses ou on va devoir ventiler.
La réponse ne tarda pas.
- Un couple et on exute, sagez-les.
A peine ces quelques paroles absconses achevées, un coup de feu fit sursauter tous ceux qui risquaient de devenir otages de la bande de l’Ultime Fable. L’un de leurs membres avait tiré à bout portant dans le crâne d’une femme qui n’avait visiblement rien demandé à personne. Presque instantanément, un téléphone sonna à la réception. Le meurtrier fit quelques enjambées, attrapa le combiné et enclencha le haut-parleur avant d’entamer la conversation de lui-même.
- Allô, Police-Secours ? C’est pour signaler un braquage. Vous feriez mieux de venir voir vite, ils ont pas l’air de plaisanter.
Un long silence se fit entendre au bout de la ligne. Puis, enfin :
- Ici le commissaire Fauchet. Nous venons d’entendre un coup de feu. Y a-t-il des blessés ?
- Quelqu’un vous a prévenus, commissaire, reprit le bandit sur un ton soudain beaucoup plus sérieux. Si c’était elle, tant mieux pour les otages et pour vous. Personne n’aura sa mort sur la conscience. Maintenant, si vous pouviez libérer la ligne… Je dois appeler ma femme pour lui dire que je rentrerai tard.
- Dites-lui plutôt que vous ne serez pas là ce soir, ni dans les vingt prochaines années, immonde ordure. La prison vous attend.
Le commissaire coupa la conversation. L’un des malfaiteurs se dirigea vivement vers celui qui avait provoqué les policiers de façon si inconsidérée et ne se fit pas prier pour lui signifier son mécontentement.
- Ex’, espèce de demeuré ! Tu peux arrêter de faire foirer nos plans à chaque fois ou c’est trop te demander ?
- Qu’ils y viennent, j’ai pas peur d’eux.
- Bravo, ça c’est réfléchi. Ca, c’est de la stratégie ! Une chose est sûre, crasseux du bulbe : si tu te prends une balle aujourd’hui, compte pas sur moi pour venir t’aider. Compris ?
- Te fatigue pas mec, ça fait longtemps que j’ai compris que tu ferais ça pour personne.
Sans crier gare, les premiers coups de feu claquèrent, faisant exploser les vitres de la bâtisse. Les cinq bandits, d’abord surpris d’un assaut aussi rapide (d’ordinaire, les forces de l’autorité avaient la délicatesse de faire parler des médiateurs avant leurs armes), répliquèrent comme un seul homme. Presque chaque balle qu’ils tiraient faisait mouche. Aucun doute, ils étaient rompus à ce genre d’exercice. Malheureusement, il est de ces moments où la malchance surpasse la compétence. L’homme au talkie bascula soudain en arrière avec un cri de douleur. Le sang coulait de son épaule. Trop pris par la fusillade, ses complices n’avaient pas le temps de s’occuper de lui. Abélard Ronchin, qui assistait attentivement à toute la scène, n’hésita pas longtemps. Rapide comme l’éclair (c’est toutefois ce qui lui sembla, car en réalité il avait réagi un peu plus lentement que ce que les capacités de l’être humain pouvaient permettre), il enfila sa cagoule, ses lunettes noires et son écharpe et s’empara de l’arme que le blessé avait laissé tomber non loin de lui. Puis, s’accoudant à la fenêtre aux côtés des criminels, il tira quelques coups, à moitié au jugé. N’ayant jamais tenu une arme à feu, il se débrouillait moins bien que les hommes de l’Ultime Fable, qui avaient l’habitude de ces situations dangereuses, mais l’essentiel était là : il braquait une banque. Il faisait face aux forces de l’ordre, défenseuses de la loi et du bien commun. Et il en touchait. Oui, il venait d’atteindre l’un des policiers à la main, neutralisant l’un des adversaires du groupe. Oh, comme il se sentait puissant ! A cet instant précis, on eut dit que rien ne pouvait l’arrêter. Abélard Ronchin, citoyen français, employé technique dans une obscure entreprise d’imprimerie parisienne, narguait la police et combattait pour une récompense qui, il n’en doutait pas, valait au moins trois fois son salaire annuel. L’adrénaline affluait, et Abélard Jubilait. Ce ne fut que lorsqu’une main lui secoua l’épaule qu’il revint à la réalité. L’un des braqueurs, accroupi comme les autres sous les fenêtres, était en train de lui parler. A sa voix, il reconnut la femme qui avait fait taire le bavard du groupe.
- On branle, ramène-toi !
- Et comment on fait, au juste ? La place est pourrie, demanda celui qui se tenait à ses côtés d’une voix forte et calme.
- Devine…
Le gangster avait visiblement déjà compris ce que voulait dire sa collègue, car il prit le temps de réfléchir quelques secondes au milieu d’une situation qui demandait une action rapide.
- Tu es sûre que c’est un bon plan ?
- Si tu as une meilleure solution à proposer, je t’écoute. Non ? Bon, préparez-vous… Maintenant !
Et, comme si la bande entière était devenue folle, tous se ruèrent vers l’extérieur. Les tirs policiers cessèrent un court instant devant cette tentative qui tenait tant du suicide collectif, mais la voix hargneuse du commissaire Fauchet intima d’ouvrir le feu. Ainsi fut fait et chacun s’attendait à voir les criminels tomber comme des mouches. Et, vous vous en doutez, il n’en fut rien. Ces bandits bénéficiaient d’une chance plus qu’incroyable et il semblait bien qu’Abélard en profitait également. Eh oui, Abélard suivait. Ca vous étonne ? Entre rester coincé dans la banque sans le soutien de ses nouveaux complices et suivre un groupe qui avait l’air confiant en ses capacités jusqu’à se jeter sous les tirs ennemis, il n’avait pas hésité une seconde. Forçant le barrage policier en en tuant deux ou trois au passage, les dix malfrats remontèrent la rue sur quelques mètres et se jetèrent à toute vitesse dans deux voitures qui attendaient sagement leurs propriétaires. Abélard grimpa dans la seconde sans réfléchir et les véhicules démarrèrent, laissant les forces de l’ordre stupéfaites d’un échec aussi absurde que retentissant.
[1] La première étant celle des chats, cela va sans dire.




